En décembre, alors que vous aviez pris du recul, vous êtes redevenu président-directeur général après le départ de votre dauphin. Quand céderez-vous de nouveau le fauteuil de directeur général ?
Jean-François Roverato. Sous la pression de l'establishment, je m'étais dit, il y a trois ans, qu'il fallait que je décroche. C'était la mode. J'ai fait un calendrier, j'ai choisi un successeur et cela n'a pas marché puisque Benoît Heitz, que j'avais désigné, a quitté ses fonctions en décembre. J'ai ainsi mis Eiffage en difficulté. Je ne recommencerai pas. On me demande quand je pars, je réponds : «Vous verrez bien.»
Vous aviez promis que votre nouveau successeur serait quadragénaire et ne serait pas issu du BTP. Or vous venez de désigner au poste de directeur général adjoint François Massé, 56 ans, trente ans de maison. Pourquoi ?
Au moment du départ de Benoît Heitz, nous avons décidé de recourir à une procédure standard de recrutement. Nous avions écarté la solution interne car je voulais ménager un horizon de vingt ans à mon successeur. Or les candidats les plus sérieux n'avaient que trois ou quatre ans de moins que François. Il n'était pas utile de prendre le risque d'un parachutage.
Votre assemblée générale a lieu le 25 juin. Pensez-vous que les actionnaires institutionnels voteront l'attribution de droits de vote double à ceux qui détiennent leurs titres depuis plus de trois ans ?
Nous verrons. Pour ma part, je considère que les droits de vote double sont un salutaire ralentisseur. Il y a un an, Sacyr, qui avait 33% des parts, a tenté de prendre le contrôle d'Eiffage grâce à la complicité d'actionnaires qui possédaient un peu plus de 17%. Si les actionnaires historiques, notamment les salariés, avaient eu un droit de vote double, Sacyr, qui a depuis été condamné, aurait dû trouver bien davantage de complices. Les droits de vote double obligent ceux qui veulent prendre le contrôle à patienter avant de se livrer à des manoeuvres de contournement.
Pensez-vous avoir le soutien de vos salariés aujourd'hui, comme l'an dernier ?
Je le pense, car 62% des salariés ont investi cette année dans Eiffage, pour 55% l'an dernier. Cela représente près de 20% de la masse salariale d'Eiffage !
Il y a deux ans, Eiffage était déjà candidat au rachat de Cegelec. Aujourd'hui, l'installateur électrique vous échappe à nouveau...
Nous avions remis une offre attractive, mais le prix proposé par le fonds qatari est très supérieur à ce que nous étions disposés à payer. Le choix de LBO France, le vendeur, fera date, car c'est à un fonds souverain, et non à une entreprise hexagonale, que Cegelec sera cédé. Cela dit, le fait que les prix soient élevés est, indirectement, bon pour nos affaires. Les managers de LBO n'acceptent pas d'affaires à prix trop serrés pour préserver leur rentabilité. Cela contribue à maintenir le prix des prestations à un haut niveau, et Forclum, notre branche concurrente de Cegelec, en profite.
L'augmentation des salaires ne compense pas la hausse des prix. Des chiffres officiels confirment le ressenti des Français.
Hier, le ministère de l'Emploi a dit tout haut ce que le consommateur pensait tout bas en passant à la caisse de son hypermarché ou en payant son plein d'essence : les prix augmentent plus vite que les salaires.
Plus précisément, la progression du salaire moyen de base (SMB) est évaluée à 2,7 % sur un an, au 31 mars 2008. Alors que l'inflation s'élève à 3,1 %. D'où une baisse du pouvoir d'achat de 0,4 %. Cette information ne surprendra pas grand monde. Cette évolution négative du SMB est pourtant une première depuis 2002.
Les optimistes auront beau jeu de saluer que ce SMB correspond à la rémunération de base déclarée par les entreprises, hors primes, gratifications et heures supplémentaires. Mais le salaire moyen par tête (SMPT), qui reflète de manière plus complète la masse salariale versée par les entreprises, est, lui aussi, mal orienté.
L'Insee précise que « la réforme des heures supplémentaires aurait soutenu la hausse du salaire moyen par tête fin 2007 et début 2008 », mais que « cet effet positif devrait toutefois s'estomper progressivement ».
Nuages noirs sur l'économie
Pour les ouvriers et les employés, la situation est inédite depuis 1984-1985. Les experts estiment que l'inflation a annulé tous les gains de pouvoir d'achat du salaire horaire de base ouvrier (SHBO). Le niveau du Smic (8,63 € brut/heure) devrait donc être relevé de 0,9 % le 1er juillet, après sa revalorisation anticipée de 2,3 % en mai.
Une mauvaise nouvelle ne venant jamais seule, les nuages noirs s'accumulent sur l'économie française. L'inflation est au plus haut depuis 1991. L'Insee révise à la baisse les prévisions de croissance pour 2008, avec seulement + 1,6 %. La consommation des ménages manque de vigueur. Le marché immobilier rentre dans la tourmente. Seule consolation, le taux de chômage devrait continuer sa décrue. Mais à un rythme plus faible. François Fillon et Christine Lafarge ont qualifié les chiffres de l'Insee « d'exagérément pessimistes »